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    « J'étais venu voir Jacques (Prévert) dans l'espoir de faire un nouveau film avec lui. Cela seul m'importait... [...] Jacques me demanda quel film j'entendais faire... J'avouai ne pas en avoir la moindre idée... Afin d'éviter, autant que faire se pouvait, la censure de Vichy, il pensait que nous aurions intérêt à nous réfugier dans le passé : nous pourrions ainsi jouir d'une plus grande liberté... [...] C'était aussi mon avis, quoique exposé sous une forme moins sommaire...

    — Tu as une préférence pour une époque ? me demanda Jacques.

    J'hésitai un moment avant de répondre :

    — Je crois que je serais à l'aise dans le Moyen Âge... Le style flamboyant me plairait assez... Celui des Très Riches Heures du duc de Berry 2...

    C'est pas c.. dit Jacques. »

    C’est ainsi que Les visiteurs du soir vit le jour selon Marcel Carné.

    Il faut dire que leurs précédentes collaborations donnèrent naissance à trois grands classiques du cinéma français :  Drôle de drame, Le jour se lève et Quai des brumes. Ce dernier connut en particulier un très gros succès public.

    D’emblée le film s’annonce comme la plus prestigieuse production depuis le début de l’Occupation. Outre le célèbre duo Carné/Prévert, le film est produit par André Paulvé à qui l’on doit parmi les plus gros succès des trois années précédentes : Battement de cœur, Premier bal, Histoire de rire, L’assassin a peur la nuit, Macao l’enfer du jeu et La neige sur les pas. Et c’est la société Discina, le plus important distributeur du pays, qui se chargera de diffuser le film.

    Côté distribution, le choix d’Arletty s’impose très vite, ainsi que Jules Berry dans le rôle du diable, surtout après sa prestation dans le rôle de Monsieur Valentin dans Le jour se lève. Toutefois Paulvé impose Marie Déa dans le rôle d’Anne car il a un contrat à l’année avec elle. Enfin, Fernand Ledoux, immense acteur de théâtre d’origine belge, et qu’on a vu dans d’importants succès cinématographiques, entre autres La bête humaine, Volpone ou encore Premier bal justement, complète le casting.

    A cela s’ajoute un coût impressionnant de vingt millions de Francs, André Paulvé devant même demander un prêt du Crédit National de près de 7.8 millions de francs pour arriver à boucler le budget du film ! Une coquette somme en ces temps de disettes. Et cela se voit à l’écran avec ses décors et ses somptueux costumes, en particulier lors de la scène du banquet, qui dut faire saliver plus d’un Français à l’époque.

    Pourtant le tournage ne fut pas simple malgré les moyens mis en place, comme le racontait Marcel Carné :  "C’est-à-dire qu’on manquait de tout. Un exemple. J’avais besoin de staff. On le fabrique avec du plâtre et du crin. Le crin étant introuvable, on le remplace par de l’herbe. Résultat : les acteurs emportaient le dallage du décor à leurs semelles. Les costumes de mes personnages exigeaient des velours, des satins. De ces précieuses matières, je parvins à habiller mes principaux acteurs. Les autres durent se contenter de rayonne. Tous participaient à un banquet. Je m’aperçus qu’en approchant ma caméra trop près de la table, la rayonne crevait les yeux. À ce propos, il m’a été reproché d’avoir filmé mon banquet de trop loin. On le trouvait terne. Ceux qui ont parlé et écrit ainsi n’ont certes pas tenu compte des difficultés que j’avais rencontrées en cours de réalisation. Autre incident, consécutif aux restrictions. Affamés, mes figurants piquaient tout ce qui les tentait. En déplaçant un jour une miche, je la trouvai légère, légère.… La retournant, je constatai que toute la mie avait été retirée. Quant aux fruits, afin qu’on ne les touchât plus, je décidai de les piquer au phénol".

    Si le film peut sembler vieillot aujourd’hui, avec notamment des dialogues peut-être trop poétiques de Prévert, pourtant excellent dialoguiste, le public de l’époque plébiscite le film.

     

    Sorti simultanément le 1er décembre 1942 au Lord Byron (444 places) et au Madeleine (774 places), le film triomphe immédiatement. Avec 34 399 entrées pour le seul mois de décembre, le Lord Byron double sa fréquentation habituelle. Le Madeleine quant à lui connait son meilleur mois de l’année, avec 63 294 spectateurs. En 5 semaines, Les visiteurs du soir rapportent 1 109 557 Frs au Lord Byron pour un total de 2 474 179 Frs sur les 13 semaines qu’il tiendra l’affiche. Au Madeleine, le film restera 197 jours, attirant 228 523 parisiens ! A la fin de sa première exclusivité parisienne, il aura déjà fait 318 761 entrées et rapporté 8 740 000 Frs.

    A partir du 27 mars 1943, il est également projeté au Bonaparte (400 places), à l’Opéra (380 places), puis au Gaumont Théâtre la semaine suivante (417 places) et il faudra attendre le 28 avril de la même année pour qu’il commence à sortir dans les salles de quartier, après être passé au Gaumont Palace (la plus grande salle d’Europe, avec ses 4222 fauteuils) la semaine du 21 avril où il vendit 52 206 billets pour cette seule semaine !

    En province, le film n’est pas en reste non plus. Le film sort entre-autres à Saint-Etienne dès le 17 décembre 1942, à Saint Brieuc le 29 et à Rennes le 31 décembre, où c’est un véritable rouleau compresseur, rapportant durant les fêtes de fin d’année 3 378 664 Frs rien qu’en zone libre. Il triomphe en particulier au Gaumont-Palace de Toulouse (1740 places) avec 815 379 Frs en 3 semaines (environ 35 000 entrées).

    L’argent coule tellement à flot qu’André Paulvé aura remboursé son prêt du Crédit National en seulement 6 mois !

    Sur Paris, dans 52 salles différentes pour lesquelles j’ai les entrées, Les visiteurs du soir attire 596 670 spectateurs durant l’année 1943. Quant aux 19 salles pour lesquelles j’ai seulement des recettes mensuelles, j’estime à environ 90 000 entrées supplémentaires.

    Entre 1944 et 2013, 562 945 parisiens continueront à aller le voir. Soit un total de 1 130 781 entrées pour les salles dont on dispose des données, dont 732 353 en première exploitation (plus de 820 000 avec les 90 000 entrées estimées) ! Et entre 1951 et 2013, ce sont 295 004 entrées supplémentaires réalisées en province. En fonction de ces données, j’estime que le film a attiré dans les 4 300 000 spectateurs dans les salles entre 1942 et 1951, pour un cumul de 4 950 000 entrées en 2013.

    Suite à cette réussite financière totale, André Paulvé réunira de nouveau le tandem Carné/Prévert, à qui il donnera carte blanche, ainsi qu’Arletty, pour sa prochaine production au budget quasi illimité ; Les enfants du paradis.

     

     

    Toutefois, le succès des visiteurs ne semble pas avoir franchi nos frontières. S’il est très difficile d’avoir des chiffres internationaux de cette époque, en particulier pour les films français, il s’avère en effet qu’il fut distribué plutôt discrètement à l’étranger, et n’a pas laissé un souvenir impérissable. Déjà, il fut diffusé à partir de 1947 seulement. Dans tous les ouvrages étrangers sur le cinéma français que j’ai lus, seule une ligne ou deux fait référence au film (quand il est déjà cité) alors qu’un paragraphe, voire un chapitre entier est consacré aux Enfants du paradis. En étudiant la presse américaine de l’époque, on se rend compte de l’indifférence totale pour ce film : une critique et un tout petit encart dans Variety 6 mois après sa sortie américaine. Idem dans le Motion Picture Herald, tandis que le Motion Picture Daily n’y fait jamais allusion.

    Seule l’Amérique Latine semble faire un accueil plus digne au film, sans que cela soit l’engouement pour autant. Ci-dessous, les recettes approximatives des distributeurs (soit entre 25 et 50% des recettes totales), en dollars, de certains pays :

    500 en Equateur, 1500 au Venezuela ainsi qu’au Pérou, 1000 en Bolivie, 2000 au Chili, 3000 à Cuba (recette prévisionnelle), 4000 au Brésil, 4165 au Mexique et 2000 pour l’ensemble de l’Amérique centrale. Il fut par ailleurs vendu au forfait pour $1800 au Paraguay et $5000 en Argentine (somme ridicule lorsque l’on considère les $55 000 qu’avait rapporté Le corbeau dans seulement 2 salles de Buenos Aires). Mais tout cela n’était déjà que du beurre dans les épinards et André Paulvé sut très bien s’en contenter.

     

    Laurent Aumaitre

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