• Depuis la sortie du livre de Simon Simsi, il est convenu que le CNC possède les entrées des cinémas français depuis 1945. Et il est admis par la même occasion, que mis à part quelques données éparses dans la presse de l’époque, et sujettes à caution, il n’existe pour ainsi dire rien sur le box-office français avant cette année.

    Or c’est faux. Tout d’abord Simon Simsi s’est tout simplement trompé. En fait le CNC possède les entrées du marché français depuis 1944. Toutefois, il est impossible d’avoir accès à ces données pour l’heure. En effet, compiler les entrées d’une année entière est un énorme travail que les salariés du CNC n’ont pas le temps de faire sur une demande individuelle, et le CNC refuse de laisser l’accès à ses archives au premier venu. Il faudra donc attendre que ces données soient un jour numérisées d’ici quelques années.

    Mais j’ai eu la chance de rencontrer Fabrice Ferment, qui travaille au CNC, à la section de numérisation des archives. Celui-ci avait, à titre personnel, compilé le box-office de Paris pour les années 1944 à 1950. Et il a eu l’immense gentillesse de me les transmettre, et vous les retrouverez sur ce blog. Il s’agit de son travail, alors un très grand merci à lui.

    Et avant 1944, me direz-vous ? Et bien, selon Fabrice Ferment, le CNC possède également toutes les recettes de tous les films français depuis 1942. Mais cela, le grand public n’est pas près d’y avoir accès. Heureusement il existe d’autres sources fiables. J’ai pu avoir accès à certaines d’entre-elles.

    La première, et la plus importante, c’est encore grâce à Fabrice Ferment que j’en ai eu connaissance. Il s’agit de l’Assistance Publique des Hôpitaux de Paris. Pas le premier endroit où l’on songerait à chercher des données sur le box-office, n’est-ce pas ? Ce n’est pourtant pas si saugrenu. En effet, l’Assistance publique, percevait depuis le XVIIème siècle, pour son financement, une taxe, appelée le droit des pauvre et qui était prélevée sur les billets de spectacles de tout types. Le cinéma en faisait donc partie. L’Assistance publique participait à sa collecte, et faisait ainsi des contrôles des entrées et des recettes. C’était suffisamment pris au sérieux pour que le COIC (l’ancêtre du CNC) s’appuie sur les chiffres de l’Assistance pour établir ses statistiques de 1942 à 1944.

    Si l’on en croit le listing des archives de l’Assistance Publique, il s’y trouve toutes les entrées de toutes les salles parisiennes depuis 1934, détaillées quotidiennement ! Il « suffit » ensuite d’établir la programmation de chacune des ces salles, au travers de la presse de l’époque pour ensuite attribuer les entrées à chaque film projeté.

    Il m’est impossible de décrire mon excitation et ma fébrilité lorsque je suis monté à Paris consulter ces archives. A l’échelle des déceptions qui suivirent.

    Premièrement, ils avaient fait du tri, et il ne restait plus que les entrées quotidiennes de 1943, à quelques rares exceptions (il y a pour certaines salles les entrées de 1942, 1941 et 1940). Ensuite, il manquait les archives d’environ 90 salles ! Quasiment toutes les salles comprises dans l’ordre alphabétique entre Le Paradis et le Studio Chazelles. Dont deux des plus importantes salles de Paris, le Paramount et le Rex. Il semble qu’elles ont été perdues.

                         Bordereau des entrées quotidiennes du Louxor Pathé (mai 1943)

     

    Toutefois, il y avait quand même quelques relatives bonnes nouvelles. Tout d’abord, ils avaient conservé des récapitulatifs d’entrées mensuelles pour les salles présentes, de 1934 à 1942. 

    De plus ils possèdent encore des récapitulatifs des recettes mensuelles, de toutes les salles cette fois, de 1936 à 1938, et de 1943-1944. Pour la majorité des salles parisiennes, qui étaient des salles de quartier, ces récaps mensuels ne sont guère utiles, mis à part pour faire des estimations, mais pour la cinquantaine de salles d’exclusivités, ils se sont révélés très intéressants.

                                                         Récap des entrées mensuelles du Zénith

     

    A cela s’ajoutent encore divers documents utiles pour affiner des estimations, comme les recettes annuelles de toutes les salles parisiennes depuis 1921, la répartition des recettes et entrées parisiennes, mois par mois, depuis la même année, les recettes quotidiennes d’une vingtaine de salles, pour le mois d’avril 1939 etc.

                                               Recettes annuelles des salles parisiennes 1928

     

    Avec tout cela, il y avait matière à travailler. Malheureusement, je n’étais pas au bout de mes déceptions. En compilant les entrées quotidiennes de 1943, je m’aperçus que sur les totaux de chaque bordereau mensuel, apparaissait régulièrement des erreurs de calcul, parfois très importantes. Or ce sont justement ces totaux qui sont reportés sur les récaps mensuels, ce qui signifie, que ceux-ci ne sont pas tous justes, sans qu’il soit possible de savoir lesquels. Toutefois, lorsque cela était possible, en faisant un contrôle avec les recettes mensuelles, j’ai pu corriger quelques erreurs. Car les recettes sont, elles, toujours fiables. Après tout elles servaient à collecter un impôt, et on ne plaisante pas avec ça. C’est bien la seule beauté du fisc. Grâce à cela, j’ai pu définir assez précisément le prix des places de chaque salle pour 1943, et ainsi estimer les entrées pour celles dont je n’avais que les recettes.

       Recettes mensuelles 1936

     

    Pour terminer, il restait à reconstituer la programmation de chaque salle. Pour ce faire j’ai principalement utilisé les hebdomadaires « La semaine à Paris », « Comoedia » et « Cinémonde », ainsi que les quotidiens « L’intransigeant », « Paris-Soir » et « L’action française ». Toutefois, il s’est avéré impossible de reconstituer la programmation de toutes les salles. En effet, certaines d’entre-elles ne figuraient jamais ou très peu dans les programmes parisiens. Ainsi, les salles pour lesquelles j’avais à la fois le détail quotidien des entrées ET la programmation, représentent près de 65% des 69 145 164 entrées réalisées dans la capitale durant 1943. Avec les estimations d’entrées pour les autres salles dont je n’avais uniquement les recette ET la programmation, on arrive à une couverture de près de 85%.

    Ensuite, il y a les archives du Crédit National. Cet ancien organisme bancaire français, créé en 1919, a participé au financement de nombreux films des années 30 à 60. Ces archives, qui se trouvent à la BIFI (Bibliothèque de l’Industrie du Film et de l’Image), à Paris-Bercy, contiennent, outre les devis et coûts des films co-financés par le Crédit National, de nombreux bordereaux d’entrées et de recettes dans tout le pays, durant leur exploitation jusqu’au remboursement de la dette. S’il n’y a rien de ce genre pour les films des années trente, on y trouve une quarantaine de films de la période 1942-1944.

    Toujours à la BIFI, on trouve également les archives de Cinéas, une petite société de production française qui produisit plusieurs films de Sacha Guitry durant les années 30 notamment. Là encore, on retrouve la comptabilité liée à la production des films, des bordereaux de recettes, et parfois d’entrées.

    Parmi les autres sources, il y a bien entendu la presse contemporaine. Citons « La Cinématographie Française », « Le Film », « L’Agence d’Information Cinématographique ».

    Enfin, les livres de Laurent Creton, Jean-Jacques Meusy, Claude Forest et de Jacques Choukroun se sont révélés fort utiles.

    C’est donc ce long travail de recherche et de compilation que je me propose de vous faire découvrir en exclusivité, dans cette rubrique. J’espère que vous prendrez autant de plaisir que moi à (re)découvrir cette période au travers du Box-Office.

    Bonne lecture.

     

    Laurent Aumaitre

     

     

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